Le beau danger

Le livre s’ouvre sur une très belle préface de Philippe Artières sur les formes de la prise de parole, sur ce que peut représenter le fait de parler pour quelqu’un qui écrit, et ici, pour Foucault. Ce texte simple et pénétrant nous introduit à la retranscription d’un entretien que Michel Foucault a accordé à Claude Bonnefoy en 1968, à l’issue de la publication des trois principaux textes de ce qu’il est convenu d’appeler sa première période : Histoire de la folie à l’âge classique (1961), Naissance de la clinique (1963), et Les mots et les choses (1966).

Nous croyons utile de rappeler brièvement ici le propos de ces trois ouvrages. L’Histoire de la folie et Naissance de la clinique proposaient deux archéologies : d’abord, l’archéologie simultanée du discours psychiatrique et de l’objet qu’il se donne, le fou ; ensuite, une archéologie du regard médical. Mais qu’entendre par archéologie ? En un sens, c’est à cette question que s’emploie de manière centrale Les mots et les choses, non pas à la manière d’un manifeste, mais plutôt sur le mode d’une mise à l’épreuve effective sur un objet plus général encore peut-être: les sciences humaines. Ce qui est essentiel, c’est sans doute le fait que la notion d’archéologie introduit un rapport au temps différent de l’Histoire des idées traditionnelles. Foucault cherche à le rendre sensible au moyen de la notion d’episteme, qui renvoie aux conditions du discours, à ce qui fait qu’un discours peut ou non être tenu à un moment historique donné.

Si ce rappel était ici nécessaire, Foucault refuse toutefois de placer l’entretien sur le mode du commentaire, ou de l’explicitation de ce qui a été écrit. Il commence par avouer avec une désarmante simplicité son trac à l’abord de cette forme somme toute inhabituelle et décalée de discours, et situe la visée de l’entretien sur un fil qui se tiendrait en équilibre entre deux écueils, le commentaire donc, mais aussi la confidence. Parler ne saurait consister ni à répéter ce qui a été écrit, ni à construire le personnage de l’écrivain. Mais alors, de quoi s’agit-il ? Comment ne parler ni de ce qui est écrit, ni de celui qui écrit ? En fait, il va bien s’agir ici de parler de leur rapport, c’est-à-dire du rapport de Foucault à l’écriture. Là où la lecture de Foucault peut laisser l’impression à la fois d’un amour du langage, et d’une grande fluidité dans le style, voire d’une certaine prolixité, ce dernier commence ici par lier la pratique de l’écriture à une double expérience de la difficulté, de la résistance de la langue : difficulté d’écrire lisiblement, rencontrée enfant, et, plus tard, difficulté de s’exprimer dans une langue qui n’est pas la sienne, en Suède, là où s’amorce le travail sur les premiers livres.

Au-delà, Foucault évoque une forme de dévalorisation originelle du langage héritée de sa classe sociale, la petite bourgeoisie de province, plus précisément une famille de médecins, de chirurgiens. Or le médecin, c’est plus que celui qui parle, celui qui écoute ; et encore, pour découvrir sous le langage quelque chose de réel, d’objectif, une cause physiologique, une maladie, une lésion, quelque chose d’autre que le langage donc, et quelque chose de plus important. Par contraste avec cette attitude qui considère au fonds que le langage n’est pas quelque chose de bien réel ou de bien sérieux, Foucault en vient à présenter un axe essentiel de sa démarche : « Il m’a semblé qu’on n’avait jamais attaché assez d’importance au fait que, après tout, les discours, ça existe. Les discours ne sont pas seulement une sorte de pellicule transparente à travers laquelle on voit les choses, ne sont pas simplement le miroir de ce qui est et de ce qu’on pense. Le discours a sa consistance propre, son épaisseur, son fonctionnement. (…) C’est cette densité propre au discours que j’essaie d’interroger ».

Il y a cependant quelque chose que Foucault garde de l’attitude médicale, c’est la démarche de l’autopsie, une autopsie qui ne se ferait plus sur des corps, mais sur des discours. Cette métaphore indique à la fois un rapport complexe et entremêlé de l’écriture à la mort, que Foucault explore, dans un dialogue discret avec Blanchot, avec Genet, et dans le même temps, une certaine prise de position vis-à-vis de l’histoire, et de l’histoire de la philosophie, qui a  déjà valeur de méthode : l’écriture est pour Foucault un diagnostic. Ce diagnostic est indissociablement une pratique de mise à distance, et une démarche réflexive. Ainsi l’étude de la constitution des sciences humaines ne saurait se faire d’un point de vue simplement externe. Il ne s’aurait s’agir pourtant de référer le discours tenu à la figure magistrale de l’auteur. Si le ton de l’entretien ne se place ni au niveau du commentaire, ni à celui de la confidence, c’est bien au sens où il prolonge paradoxalement le geste de la disparition de l’auteur. Foucault va même plus loin : il suit une suggestion de Claude Bonnefoy, portant sur le croisement des thèmes de la disparition de l’homme et de la disparition de l’auteur. Écrire en effet, c’est toujours à la fois manifester une certaine distance aux choses, et s’effacer devant elles.  Le langage est pour Foucault le lieu-même de cette distance.

Michel Foucault, Claude Bonnefoy, Le beau danger, Paris, EHESS, 2011.

68 pages/8 euros