Précis d’éducation libertaire

Hughes Lenoir propose, avec le Précis de Pédagogie Libertaire, un petit texte, qui, sans prétention à l’exhaustivité, fournit de nombreuses pistes à qui veut voir en l’éducation autre chose qu’un dressage et une soumission, et s’interroge sur son rôle dans la perspective d’une émancipation politique. L’ouvrage est découpé en deux parties qui se répondent : la première portant sur les théories qui ont ouvert la voie, et la seconde sur les réalisations et expériences concrètes.

L’auteur nous livre ainsi en première partie un florilège des précurseurs de la pédagogie libertaire : Montaigne, Pestalozzi, Godwin, Fourrier, Stirner, Proudhon, Bakounine, James Guillaume… La figure de Montaigne ouvre ainsi ce parcours avec la double dimension de la lutte contre le bourrage de crânes, et de l’affirmation positive de la possibilité d’une autre éducation, ludique et intégrale. Plutôt que Rousseau, Hughes Lenoir choisit ensuite d’évoquer la figure d’un de ses élèves suisses, Pestalozzi, attaché à « dynamiser le désir d’apprendre, [et à] favoriser l’autonomie dans le cadre d’une solidarité où s’exercent le partage du savoir et la coopération dans l’apprentissage ». Ce qui le place effectivement dans la même lignée que son contemporain William Godwin, qui donnait pour but à l’éducation « d’inciter les esprits à agir pour eux-mêmes et par eux-mêmes, et non pas à les maintenir en tutelle ». L’auteur inscrit également Fourrier dans cette généalogie des pédagogies libertaires, autour de l’idée d’une éducation sociale, fondée sur la passion de la papillonne, qui préfigure en un sens les pédagogies de l’alternance. Dans cette galerie de portraits d’ancêtres, Fourrier permet le passage des pédagogues aux libertaires : Stirner, Proudhon, Bakounine, Guillaume. Ici la critique de l’éducation se fait plus directement politique : l’éducation, moyen de maintenir l’ordre social en place, peut aussi être un levier pour le renverser.

La seconde partie de l’ouvrage est consacrée à l’évocation de pédagogues et d’expériences concrètes : Paul Robin et l’orphelinat de Cempuis, Sébastien Faure et La Ruche, Francisco Ferrer et l’école moderne, les communautés scolaires d’Hambourg, Alexander Sutherland Neill et Summerhill, l’école Bonaventure à Oléron, le Lycée Autogéré de Paris… C’est Cempuis qui fait figure ici d’expérience fondatrice, à double titre : d’une part, comme modèle, en tant que lieu d’enseignement intégral où se mêlent éducations pratique, théorique, éthique et physique, et d’autre part comme première épreuve des limites concrètes, telle que la dépendance économique, et des obstacles effectifs, ainsi les campagnes de la presse réactionnaire. La Ruche reprend le flambeau en cherchant d’emblée à se protéger, à assurer une forme d’auto-suffisance, et à s’entourer de soutiens syndicaux en particulier. Il est important de garder à l’esprit que ce sont ces conditions matérielles et pratiques qui ont permis à cette expérience pédagogique cruciale de se développer. De même c’est bien dans le contexte de l’effervescence espagnole que le mouvement de l’Ecole Moderne a pu prendre son essor. Ainsi les efforts pour développer une pédagogie coopérative et ouverte sur l’extérieur sont étroitement corrélées aux évolutions sociales. L’auteur est particulièrement attentif à cette dimension dans la présentation qu’il donne des autres expériences. Le dernier moment du parcours permet d’évoquer l’expérience du Lycée Autogéré de Paris qui fêtera ses 30 ans en juin.

Comme une manière de dire aussi que cette manière de faire de l’éducation un levier dans une perspective d’émancipation sociale est bien vivante… Comme une invitation surtout à continuer dans cette belle lancée.

 

Hughes Lenoir, Précis d’éducation libertaire, Editions du Monde Libertaire, 2011.

110 pages/10 euros