Henri Roorda ou le zèbre pédagogique

Dans son précédent ouvrage, Henri Roorda ou le zèbre pédagogue, Hughes Lenoir fournissait une présentation claire et concise de la contribution de ce pédagogue original et méconnu, en s’appuyant sur trois de ses textes essentiels: Le pédagogue n’aime pas les enfants (1917), Le débourrage de crâne est-il possible? (1923), et Avant la grande réforme de l’année 2000 (1925). Henri Roorda (1870-1925) y développe un ensemble d’alternatives qu’il a lui-même cherché à mettre en pratique, en particulier dans le cadre de l’expérience de l’école libertaire Francisco Ferrer de Lausanne.

Ces perspectives novatrices prennent appui sur une critique sans concession de l’institution scolaire, lieu de dressage, de soumission des esprits et des corps, symbolisée par le « Silence dans les rangs! » du maître. Roorda voit d’abord en l’école l’enfance disciplinée, l’enfance enfermée. Il écrit que  l’école prend « quelque chose de plus précieux que tout ce qu’elle donne » en abrégeant l’enfance, en sacrifiant la liberté sauvage et le temps des jeux aux exigences de la société moderne. A ses yeux, la salle de classe retient trop longtemps les jeunes qui s’y habituent à l’inaction et à l’ennui. Par là, l’école rend docile au lieu de rendre curieux. Roorda a cette formule définitive: « l’éducation que reçoivent les enfants est de nature à former des esprits obéissants, des citoyens facilement gouvernables. Le régime auquel ils sont soumis leur enlève peu à peu leur audace et leur curiosité ». De fait, si le pédagogue n’aime pas les enfants, c’est d’abord et avant tout parce qu’il « ne proteste pas contre le régime scolaire auquel ils sont soumis », parce qu’il se soumet lui-même aux programmes et à l’économie générale de la crainte, de l’autorité, de la sanction et de l’évaluation. En somme, l’institution scolaire apparaît fondamentalement comme  normative, elle cherche à rendre tous les enfants conformes à un même modèle, plutôt qu’à stimuler les dispositions et les intérêts personnels et collectifs.

A cette école de la soumission, Roorda cherche à opposer un apprentissage de la liberté, conçue comme couronnement de l’édifice éducatif. Ce chemin vers une forme d’autonomie passe par une éducation solidaire, intégrale et pragmatique. Contre l’interdiction de l’entraide punie comme tricherie, Roorda fait valoir les vertus de l’apprentissage coopératif, qui permet en outre d’habituer d’emblée « à la vie publique, à la responsabilité, à la mutualité ». Contre la séparation entre activités intellectuelles et manuelles, Roorda défend une forme d’éducation intégrale et interdisciplinaire qui puisse « fournir à chacun (…) l’occasion d’améliorer ce que la nature lui a donné de bon ». En ce sens, lutter à la racine contre la mutilation qui prépare la division capitaliste du travail n’est pas une manière de revenir à une forme de normativité univoque car l’épanouissement individuel peut prendre de multiples formes. Viser à rendre l’enfant capable de penser et d’agir par lui-même implique de renoncer au bourrage de crâne qui caractérise l’école autoritaire. Trop souvent en effet, plutôt que d’éveiller, l’école rend le savoir sans goût. Roorda propose au contraire de laisser l’enfant chercher par lui-même, essayer de manière ludique, tâtonner, explorer les domaines qui l’intéressent… Il s’agit donc pour le pédagogue de mettre l’élève face à des situations problèmes, de lui permettre de faire des expérimentations, voire même, plus directement, de prendre (en parallèle d’un allègement général du nombre d’heures de cours)  une heure durant laquelle « les maîtres n’auront d’autre but que d’intéresser vivement, ou d’émerveiller, ou d’émouvoir leurs élèves. » Il s’agit en somme d’employer tous les moyens possibles pour entretenir, accroître et renouveler le désir de savoir. En ce sens, l’enseignant doit renoncer à la posture du conférencier au du prédicateur, pour assurer un rôle d’entraîneur et de facilitateur.

Finalement, Henri Roorda reste lucide et modeste quant aux possibilités de transformer la société à l’aide du seul levier éducatif. Il est inséparable à ses yeux de la lutte sociale. Roorda ne prétend pas donner la solution générale du problème pédagogique. Cohérent avec ses principes, il invite ainsi à écouter sa propre contribution en faisant preuve d’esprit critique.

Hughes Lenoir, Henri Roorda ou le zèbre pédagogue, Editions du Monde Libertaire, 2010.

80 pages/ 5 euros